L’album de musique Pourquoi vivre

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Un peu moins de dix ans après la mort de l’Abbé Pierre, né Henri Grouès, inoubliable et généreux fondateur du Mouvement Emmaüs, Dominique Vilmot, un de ses derniers compagnons de route, sort un CD d’une puissance phénoménale: 13 titres enregistrées en 4 ans, fruit d’un très long travail pour un projet audacieux qu’ils ont réalisé ensemble, en visant un message flagrant de vérité pour une jeunesse à laquelle, l’Abbé Pierre voulait s’adresser.Dans ce CD, l’Abbé Pierre « slame » ses propres textes sur les musiques de Dominique Vilmot.

-Dominique Vilmot, comment avez-vous rencontré l’Abbé Pierre ?

-En suivant un conseil que m’avait donné Simone Veil, d’aller le voir pour aider une amie qui avait subi des brûlures graves. Je me suis souvenu de lui et de ses combats pour les plus démunis. Quand j’étais  gamin j’avais été chercher avec ma mère des petites choses pour vivre, à Emmaüs. Là, ils vendaient des objets de récupération. J’ai donc été le voir à Alfortville en 1993.

-Comment s’est passé votre premier contact ?

-Il fut rapide. Nous avons parlé 30 minutes, mais d’emblée le courant est très bien passé. Il s’est passé quelque chose entre nous de fort. Il m’a souhaité la bienvenue, m’a serré la main, et nous avons entamé une conversation des plus positives. D’ailleurs, c’est ce qui m’a toujours impressionné chez lui. Dans n’importe quelle situation, dramatique ou autre, il arrivait toujours à la positiver afin d’avancer et de guérir le mal, au lieu de l’étendre. Nous étions assis tous les deux, l’un en face de l’autre. Seuls. Personne autour de lui. D’ailleurs, je l’ai toujours rencontré seul. Vous savez, le courant est tellement bien passé entre nous qu’il m’a raccompagné en me disant : « Si tu veux, on se voit la semaine prochaine ». Voilà comment a commencé notre histoire. Il avait 81 ans. Moi, j’en avais 27 ans. Ensuite, nous nous retrouvions pratiquement toutes les semaines. Dès le second rendez- vous, nous nous embrassions. Il m’avait proposé de le tutoyer comme tout le monde, mais j’avais refusé parce que j’avais trop de respect. Une amitié était réellement en train de naître. Il me faisait confiance. Moi aussi. Nous avons parlé de tout et de rien, du monde…Vous savez, avec lui, vous posiez une question et il parlait longuement. Notre       deuxième rendez-vous a duré quatre heures.

-Quelles étaient ses habitudes avec vous ?

-Nous avions une heure bien précise, après sa sieste Il était à l’écoute de tout. Il se tenait au courant de tout. Il lisait le journal tous les jours. Par contre, il n’était pas très télévision. Je me souviens d’un jour : il avait vu des images de la guerre en Yougoslavie. Et, à plus de 80 ans, deux semaines plus tard, il y avait créé deux Emmaüs.

Il n’était pas du tout nostalgique. Il était bel et bien de notre époque. Je ne l’ai jamais vu en déprime.

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– De quoi avez-vous parlé entre deux musiques?  

 Nous parlions d’abord de notre projet, puis de l’actualité. Ensuite, cela variait : il me parlait souvent de son maitre : Theillard de Chardin, de ses amis : Einstein, Charles Chaplin, Robert Hossein… Souvent aussi, je posais une question et il me répondait pendant des heures … J’avais l’impression de faire le tour du monde…Il avait beaucoup d’humour, il était très spirituel. A chacun de mes départs il aimait me répéter : « Bon, adieu, car la semaine prochaine je serai mort ». Ça, il me le disait toutes les semaines. Autant, il avait une joie de vivre, autant il était quand même fatigué, il ajoutait : «  J’attends vivement les grandes vacances ». Il m’expliquait que sa vie de combat pour les pauvres était une vie très difficile, très fatigante, mais qu’à aucun moment il ne regrettait d’avoir emprunté ce chemin d’aller vers les autres. Cet un homme qui a beaucoup donné. Pourtant, il n’était pas aigri du tout. Je ne l’ai jamais vu se plaindre ou me dire qu’il vivait avec des regrets. Bon, parfois, il était déçu de certains hommes politiques qui devenaient  carriéristes ou de certaines actions de ces contemporains.

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-Vous sentiez qu’il avait peur de mourir ?

-Non, pas du tout. C’était vraiment un croyant. Pour lui, c’était même presque un soulagement de partir.

-Comment ce projet incroyable est-il né ?

-Au bout de deux ou trois rencontres, je me suis dit : « Il faut que tout le monde écoute ses dires ». Bon, il écrivait des livres, mais les gens lisaient déjà de moins en moins. De plus, son discours était visionnaire. Lui qui avait tout vécu, tout vu, rencontré les grands de ce monde comme les plus petits dans la misère. L’entendre, c’était impressionnant. Il avait une démarche bien précise. Des réflexions impressionnantes avec un regard avant-gardiste. C’était un philosophe.  Donc, je voulais que les jeunes connaissent ses discours qui sont plus que jamais d’actualité. Certains d’entre eux dépassaient le fait qu’il soit curé. Mais son discours était humain avant tout. D’ailleurs, je n’ai jamais rencontré un être humain comme lui dans toute ma vie. Là, j’ai commencé à chercher quel serait le meilleur moyen  pour toucher les jeunes qui ne lisent pas. Pour moi, c’était de faire un disque sur lequel il slamait.

-Qui a proposé l’idée à qui ?

-C’est moi.

-Quelle fut la réaction de l’Abbé Pierre ?

– Il était enthousiasmé. Il m’a directement dit oui. Il avait sorti un disque avec un éditeur, dans lequel il y avait des bouts de ses phrases. Moi j’ai repris ses phrases afin qu’on essaye, mais surtout afin de lui montrer, quand y mettant de la musique, tout pouvait prendre une autre tournure. Ses messages seraient écoutés par un grand nombre des gens, mais surtout par la nouvelle génération. Il n’a eu aucune hésitation. Il était convaincu. Mais au-delà de ça, il était content qu’on travaille ensemble, puisque c’était aussi, à ses yeux et aux miens, une belle histoire d’amitié.

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B) 4°) 75dpi17,64cmABPR retouchrecadré 27 Décembre 1996.jpg-Il était très entouré. Surtout avant sa mort. Vous deviez passer par qui pour le voir ? 

-Par personne. C’est lui qui me donnait rendez-vous pour la fois suivante. Il nous arrivait de communiquer par téléphone, si besoin était.

-Vous travailliez à l’ abri des regards indiscrets je suppose ?

-Nous étions seuls. Personne n’était autour de nous pour nous diriger. Je travaillais chez moi la musique. En fait, comme je vous l’ai dit,  j’avais démarré sur un pré-projet avec quelques petites phrases à lui. Ensuite, je lui ai fait écouter. Là, il m’a dit : « L’idéal serait de reprendre, en entier, les discours que j’adresse aux jeunes.»

-Pouvez-vous nous expliquer votre plan de travail avec lui ?

-Il avait un discours d’une bonne heure et demi. Il s’enregistrait tout seul. Moi j’ai amené  ses propos chez moi. Là, je posais sa voix sur des musiques rythmiques. Pourquoi ? Car il avait une voix comme un Grio ou un slameur. A l’époque, il faut bien savoir que le slam n’existait pas. Donc, j’ai écouté son rythme et j’ai fait la musique dessus.

-A-t-il écouté et apprécié votre travail ?

-Oui, mais pas sur son cheminement. Il aimait écouter le travail fini. Et c’est seulement à ce moment-là, seulement qu’il émettait son avis. Nous avons démarré en 1995, le travail a été fini en 1996 pour la première fois. Donc, en un an. Ensuite, j’ai tout refait avec du nouveau matériel, mais sur les mêmes bases. Je lui ai fait écouter une seconde fois.

-Et quelle fut sa réaction ?

-Il a montré un sourire sur son visage. Il était aux anges. Il était très content du résultat. La musique lui faisait penser à la musique de la Libération, quand les Américains sont arrivés en France en amenant le Jazz. Finalement, il était slameur avant tout le monde. Sur cet opus avec des titres forts tel que « Pourquoi vivre ? », « La puissance de l’homme », « Emmaüs », il n’avait pas de préférence. Vous savez, quand vous écoutez ses textes, ils sont forts en réalisme, en vérité et en réflexion humaine. L’Abbé Pierre ne craignait aucune critique. Et puis, c’était un homme d’action. Il adorait mettre les pieds dans le plat. C’est un point commun que nous partagions. Lui et moi, nous ne sommes pas le genre d’hommes à se laisser faire.

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-Ce projet devait rester secret ? 

-Oui, surtout au moment où nous le préparions. Nous y avons travaillé ensemble jusqu’en l’an 2000.

-Les amis qui l’entouraient étaient-ils heureux de ce projet que vous faisiez ensemble ?

-Vous savez, la plupart des gens très connus comme l’Abbé Pierre n’ont pas vraiment d’amis, même s’il a vécu toute sa vie pour les autres.

-Donc, dans son entourage proche, votre amitié n’était pas bien vue, voire même redoutée? Des personnes prêtes à vous mettre des bâtons dans les roues afin que votre projet ne voit jamais le jour ?

-Oui, certainement. Moi, je n’avais que des contacts avec lui, directement. Ou parfois avec sa secrétaire. Je ne passais pas par son entourage.

-Aujourd’hui, vous sortez de votre tanière avec ses chansons. Vous avez peur des menaces, des représailles, de subir des pressions pour ne pas sortir l’album ?

– Non, peur d’aucune menace. Bon, je me rends compte qu’il peut y en avoir. Mais un projet aussi fort ne peut pas recueillir que l’avis positif de tout le monde. Il y aura toujours des gens contre. Ou d’autres qui auront peut-être peur ? Personnellement, je sais qu’il y a des gens d’Eglise qui aiment l’album. Sinon, il n’y a pas eu de problème majeur.

-Mais alors, pourquoi avez-vous tant attendu pour sortir ce merveilleux album « Pourquoi vivre » ?

-A partir du moment où j’ai voulu l’éditer, je me suis rendu compte que des gens avaient peur que ce projet voit le jour. Selon moi, par la teneur des messages, des discours contenus dans les  chansons. Sans oublier la personnalité de l’Abbé Pierre. Vous savez, il était visionnaire. Moi qui croyais que ça allait plaire à tout le monde la sortie de son album… Lui, me disait : « Tu te trompes, ça ne va pas plaire à tout le monde ». Il me disait aussi : «  Tu vas devoir enfoncer des portes, mais faisons le quand même. Le plus important, c’est de laisser un message aux jeunes ». Je crois qu’il avait raison. La preuve, encore de nos jours, je n’ai trouvé aucune maison de disques qui voulait soutenir ce projet. Si vous me demandez pourquoi ? Selon moi, c’est une histoire financière. Les maisons de disques veulent faire de l’argent. Moi, mon but premier, ce n’est pas d’en gagner, mais de faire passer le message que nous a laissé l’Abbé Pierre.

-La pochette de l’album parle d’elle-même ! Une image forte avec un titre accrocheur et lourd de sens en même temps : « Pourquoi vivre ? »

-C’est lui qui a trouvé le titre de l’album. A ses yeux, le titre avait un double sens. La question comme la réponse étaient positives, afin d’expliquer pourquoi nous sommes sur terre. Vous avez remarqué le lettré de la pochette de l’album ? Je voulais rester dans l’authentique. Il aimait bien écrire avec sa machine à écrire, qui se trouvait sur son bureau. Le titre est écrit avec cette machine à écrire. Il m’avouait parfois n’avoir plus la force d’écrire à la main.

-Franchement, vous étiez en face d’une légende, mais aussi d’un homme fatigué?

-Pas fatigué, mais il avait beaucoup donné. Vous savez, c’était une personne âgée. Il était aussi malade. Pourtant, il restait à l’écoute des infos chaque jour. Il réagissait par rapport aux nouvelles du monde.

-Selon vous, il était déçu de voir le monde devenir de plus en plus violent ?

-Très honnêtement, il était assez étrange à mes yeux par moment. L’Abbé Pierre était toujours très réaliste et restait toujours très positif. C’est vrai qu’il était très déçu par l’humanité, mais en même temps il trouvait qu’il y avait un fond de bonté en l’homme. Il misait beaucoup là- dessus. Sur la violence, sa vision était : quand quelque chose est intolérable, on n’est pas obligé de le supporter ! Il ne faut pas oublier que l’Abbé Pierre est un homme qui a fait de la résistance. Il a pris les armes. Il était dans le Vercors !

-Désolé d’insister, mais pourquoi un homme d’Eglise se pose t-il cette question à double sens : « Pourquoi vivre » ? Un titre assez interpellant quand même…

-Franchement, je ne pense pas qu’il se posait la question. Mais c’était pour y répondre. Lui, il savait que c’était pour aimer, donner et partager. Mais c’était aussi pour ouvrir les yeux aux jeunes de la nouvelle génération. Il ne s’était pas trompé. Ce sont des textes qui datent d’il y a 15 ans et qui sont plus que jamais d’actualité! Cet album est un vrai message qui s’adresse à eux.

-Il dit en s’adressant aux jeunes : « Vous serez la plus heureuse ou la plus malheureuse des générations. Si vous rentrez dans la vie avec l’idolâtrie de votre moi. Moi, moi, moi, ma carrière, ma fortune… Ma réussite. Les autres, je ne suis pas méchant, je ne leur veux pas de mal, mais je m’en fiche ! » Pensez-vous qu’il plaignait la nouvelle génération, qu’il lançait un message d’alerte ?

-Pour lui, nous avions le devoir de vouloir être heureux. Pour lui, si vous entriez dans la vie, c’était avec la volonté intelligente d’être heureux dans le service du bonheur de tous, sinon nous étions à plaindre. C’est réellement une sorte de message d’alerte. Mais c’est surtout qu’il trouvait que pour la première fois dans l’humanité il y avait un homme « Nouveau ». Un homme qui avait accès à toute la connaissance, à internet, etc.… Lui qui était une personne  âgée, il a vu le modernisme s’accélérer. Hélas, trop vite pour certaines choses. Donc, il voulait prévenir la jeunesse que c’était la première fois qu’on arrivait à ce genre de situation, où l’on pouvait se rendre compte du malheur absolu, mais aussi qu’on pouvait se rendre compte qu’on pouvait y faire quelque chose aussi. Voilà pourquoi il disait que cette nouvelle génération risquait d’être la plus heureuse ou la plus malheureuse. Tout dépend de la route qu’elle empruntera.

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-Selon vous, reprochait-il quelque chose aux jeunes ?

-Rien, sauf qu’il y avait une perte d’humanité et de réalité. Ils ne se posaient pas la question suivante : « Pourquoi vivre ?» ou encore « Pourquoi être libre ?». Pour lui, leur plus gros défaut c’était qu’ils ne travaillaient pas pour devenir compétents, mais pour  s’enrichir. Au lieu de devenir capable de servir mieux en équipe, en s’unissant, en groupe. En rentrant dans la vie en groupe avec ce bonheur pour tous, alors vous étiez enviable d’avoir 20 ans, selon l’Abbé. Pour lui, si on rentrait ainsi dans la vie avec ce sens du partage pour tous, il n’y avait jamais eu autant de moyens de réussir sa vie.

-Il avait peur pour eux dans futur ?

– Il voulait donner des solutions possibles à cette nouvelle génération à travers les textes de cet « album ». Des routes possibles à prendre. Il disait que cette jeunesse, en découvrant les camps de concentration, les horreurs d’avant et les génocides, où des millions de gens sont morts, ou en découvrant la bombe atomique, ne serait pas la plus chanceuse. Ça, oui, puisque ça peut faire désespérer les gens. Mais pour lui, malgré tout, cette nouvelle génération se devait d’écouter la vie, et surtout la comprendre avec son cœur. Ainsi, elle pourrait agir, mais en prenant le bon chemin. Vous savez, avant on ignorait tout des horreurs faites par l’homme depuis des siècles. Donc, il n’est pas étonnant que l’être humain refasse les mêmes erreurs.

Selon vous, il essayait de remettre l’essentiel dans le cœur des gens, à savoir l’amour de son prochain, la vie en harmonie sans oublier des valeurs telles que la simplicité, la communication et l’amour ? Arrêter de ne penser qu’à soi-même afin de ne pas gâcher la liberté pour l’éternité ?

-On en parlait assez souvent ensemble. Il prenait très à cœur le futur des jeunes qui allaient construire le monde de demain. Il voulait montrer aussi à travers ses messages que nous pouvions tous êtres soudés. Regardez, avec Emmaüs il a utilisé toutes les poubelles du monde pour faire des maisons au profit des sans-abris. Pour lui, même avec l’évolution du monde et des hommes, les humains pouvaient toujours s’en sortir, ensemble.

-Au fait, vous savez, la fin du monde a souvent été annoncée ! Le calendrier maya, Nostradamus, la Sybille de Cumes, le livre chinois  le « Yi Jing ». La preuve encore avec la sortie du film 2012 ! Vous en parliez ensemble ?

-Oui ! L’Abbé en riait beaucoup de cette fin du monde, de cette apocalypse prédite par un tas de gens ou de livres. Lui, il trouvait que ce serait plutôt un tournant dans le monde, en pensant toujours à l’humain et à son évolution. L’Abbé avait une espérance folle en l’homme. Il était certain qu’on trouverait des solutions.

-Vous, vous tenez dans vos mains un album pas comme les autres. Vous êtes conscient que ce projet ne va pas plaire à tout le monde ? Qu’on va peut-être vous traiter de nécrophage ?

-Peut-être ? Certainement ? Mais ce projet je le porte depuis des années. Personne ne m’a aidé. Nous étions juste deux. L’Abbé et moi. Enfin, je tiens à préciser que Jean-Louis Aubert m’a soutenu. J’étais sur son site internet. Il connaissait l’Abbé Pierre personnellement. Hugues Aufray m’a également soutenu.

– Avez-vous fait cela par conviction religieuse ?

– Non. Je l’ai fait parce que j’aimais le Père et que je le trouvais très lucide sur le futur. Je l’ai fait parce que les messages sont très importants pour la jeunesse.

-Une chose est certaine : vous avez enregistré en 1995, et les paroles sonnent comme autant de sujets de société tous très actuels. Des messages pour les jeunes d’aujourd’hui ?

-Une preuve de plus que rien n’a changé. Une preuve de plus que l’Abbé Pierre avait raison en faisant cet album pour laisser ses dernières pensées aux jeunes, pour les éclairer dans leurs démarches. Vous voyez, il ne s’était pas trompé. Il était visionnaire. Il espérait vraiment que tout change. Qu’il y aurait des prises de conscience. L’Abbé Pierre était de ceux qui étaient réalistes, mais qui espéraient. Il n’était surtout pas fataliste.

-Que représentait cet album fini pour lui ?

-Cela faisait partie de son combat quotidien avec des nouvelles armes. Vous savez, il priait pour que l’album sorte.

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-On vous sent extrêmement ému ? Qu’est-ce qui vous touchait chez lui ?

-Tout ! Il était d’une gentillesse exemplaire. Son regard était des plus sincères. Son discours emprunt d’un réalisme impressionnant. Sa rage de combattre pour les autres. C’est un être profondément gentil. Il disait très souvent : « Nous sommes aimés et nous sommes capables d’aimer ». Mais vous savez, je pense que l’Abbé Pierre était avec moi comme il était avec tout le monde c’est-à-dire généreux et bon. Je me souviens que certaines personnes, lors d’émissions de télévision, ne l’écoutaient pas ou l’empêchaient de parler en lui coupant la parole. Elles n’écoutaient pas la fin du discours. Moi, je l’écoutais toujours jusqu’au bout.

-Pourquoi agissaient-elles ainsi selon vous ?

-Par peur d’un développement trop réaliste, qu’il n’aille trop loin.

-Il paraîtrait qu’on lui a enlevé son téléphone peu avant sa mort, afin qu’il ne puisse plus communiquer avec l’extérieur ? Info ou intox ?

-Toute personne qui gêne, dérange, oui, parfois, on a du l’empêcher de parler. L’Abbé Pierre disait toujours la vérité et vous connaissez le dicton : « Toutes les vérités ne sont pas bonnes à entendre ». Et comme c’était un homme d’action, dès qu’il parlait, l’action suivait.

-Vous l’aimiez beaucoup ?

-Oui, énormément.

-Qu’est-ce qui vous a le plus marqué chez lui?

-Tout. Impossible de vous dire qu’il était plus impressionnant dans telle ou telle chose. Mais en premier lieu, sa gentillesse et sa simplicité. Ensuite, ses regards pour nous, les êtres humains. Vous savez, c’est impossible pour moi de vous dire tout le bien que je pense de cet homme. Vous n’auriez pas assez de votre magazine tellement c’est un être exceptionnel que j’ai eu la chance de croiser dans ma vie.

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-Vous avez un souvenir fort de lui ?

-Il m’a accepté tel que je suis. Et directement. Sans me juger. Sans aucune arrière-pensée. Il m’a tout de suite mis à l’aise. Ça, je ne pourrai jamais l’oublier. C’est comme un coup de foudre. Moi, j’étais impressionné de le voir. L’Abbé Pierre, c’était une grande personnalité. Il était avec moi d’ une simplicité exemplaire.

-Un souvenir douloureux ?

-Non, aucun. Je le voyais après sa sieste. C’était un homme qui parlait bien. Bon, il n’était pas en pleine forme vu son âge avancé, mais d’un mental incroyable. Même affaibli par les années qui passaient, il était toujours aussi combatif dans l’âme. Donc, je n’ai aucune image de lui qui aurait pu être douloureuse. Ou encore, un mauvais souvenir. Bien au contraire, il restera un exemple pour moi dans toute sa dimension. D’ailleurs, en repartant de chez lui j’avais toujours l’impression d’être reboosté, d’avoir réussi à monter en haut de la montagne.  Il ne parlait pas que de la misère dans le monde. Il parlait de tout, de ses rencontres. Il était un grand ami de Jean Paul II. Ils se voyaient. Parfois devant les médias, parfois loin des regards indiscrets.

-Ses paroles sont fortes. Notamment sur sa fondation, née en 1949. Le but : aider les déshérités et particulièrement les sans-abris. Pourtant, dans la cinquième chanson, le serviteur de Dieu ne mâche pas ses mots…

-Il ne dit rien de mal sur Emmaüs. Il est juste étonné de son ampleur.

.-Il dit à propos du Mouvement Emmaüs, fondé il y a 60 ans: « Emmaüs, c’est un peu la brouette, les pelles et les pioches avant les bannières. Une espèce de carburant social à base de récupération d’hommes broyés.». 

-Je vous répète qu’il ne savait pas qu’Emmaüs allait prendre autant d’ampleur. Il ne savait pas non plus qu’il y avait autant de misère sur notre terre. D’ailleurs, si vous écoutez bien les paroles  de ce titre, il explique comment Emmaüs a vu le jour. Il y explique son premier déclic pour accomplir cette aventure, afin de donner un peu de chaleur aux plus démunis. Il me parlait aussi de son compagnon, Georges, avec qui il a vécu l’aventure d’Emmaüs. Georges était un ancien repris de justice qui avait été au bagne à Cayenne.

-En effet, il dit en expliquant la misère du départ : « J’ai pris une planche, j’ai écrit dessus Emmaüs et je l’ai accrochée à la porte. Je ne savais pas ce que ça allait devenir ! » Il a racheté des baraquements prévus pour la démolition. Emmaüs est née pour loger les plus démunis. . Aurait-il été d’accord de son vivant qu’Emmaüs devienne une multinationale ?

-Je ne peux pas parler à sa place. Ensuite, selon moi, le connaissant, c’était lui qui décidait pour Emmaüs. S’il avait voulu cela, il l’aurait décidé de lui-même.

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 -Selon vous, que pensent les Emmaüs de ce disque ?

-Je n’en sais rien. Il y aura certainement des gens qui seront contents de voir enfin sortir cet album, dont le but n’est autre que de laisser un message aux jeunes afin qu’ils prennent la bonne direction dans la vie. D’autres le seront moins. Mais, personnellement, personne d’Emmaüs n’est venu vers moi pour me dissuader de ne pas sortir l’album. Mais vous savez, avant de mourir, l’Abbé Pierre avait tenu à me signer les autorisations necessaires afin que cet album  sorte envers et contre tout. C’était son souhait. D’ailleurs, c’est même lui qui insistait pour signer ses papiers. Moi, je lui disais : « On signera plus tard ». Il ne voulait, pas puisqu’à chaque départ il me disait : « Je serai peut-être mort. Donc, on les signe maintenant ».

-A 94 ans, comment allait-il ?

-Outre que c’était un homme fatigué comme je vous l’ai dit, il trouvait toujours la vie passionnante. Il trouvait l’humain passionnant. Je ne l’ai jamais vu pleurer. Jamais vu se lamenter. Ni pleurer sur le sort des autres. Vous savez, l’Abbé Pierre avait quelque chose de particulier : il ressentait l’autre. Il n’aimait pas que l’autre souffre. Il a toujours œuvré dans cette optique. D’empêcher la souffrance. Il vivait toujours pour les uns et pour les autres…

-Prêtre, député, l’Abbé Pierre était un homme d’action, l’homme de tous les combats, et de l’ « Appel » de l’hiver 54. Pour lui, l’immobilisme c’était difficile à vivre ?

-Oui, il n’aimait pas trop vieillir. On en parlait. Malgré tout, même s’il se déplaçait plus  difficilement, il allait. Rappelez-vous l’assemblée nationale. Il était présent en chaise roulante.

-94 ans, c’est aussi le temps des bilans. Il était satisfait de sa vie ?

-Oui, avec un seul et unique regret : que ses actions pour aider les autres n’allaient pas plus vite. Ça, oui, il me l’a souvent dit. Ou encore, qu’il fallait combattre les bouleversements des consciences afin de prendre le bon chemin pour construire le futur dans une harmonie bien plus humaine. Entre autre,  pour préserver notre terre.

-L’Abbé Pierre a toujours donné sans compter pour les autres. A-t-il récolté des déceptions, des regrets ? Dans ce long parcours semé de batailles pour les autres, vous a-t-il parlé de certains regrets encore inavoués ?

-Non, vraiment pas. Je n’ai jamais eu un discours de la sorte.

-Ni même de certaines associations ou fondations qui ont vu le jour grâce à lui ?

-No comment.

-Quels sont les actions, les combats dans sa carrière qui lui tenait a cœur ?

-Il était fier d’avoir fait la résistance. Il était fier d’avoir caché des Juifs pendant la guerre et d’avoir réussi à leur faire passer les frontières suisses ou italiennes. Il était fier d’avoir créé Emmaüs, qui était une grande création, surtout à l’époque. Cela avait fait bouger les choses. Il était très fier d’avoir fait voter la loi qui empêche un propriétaire de jeter les gens dehors d’octobre à avril.

-Il était extrêmement pauvre ? Dépouillé ?

-Vous voulez dire sans rien ? Il vivait très simplement. Il avait le salaire d’un prêtre. A l’époque, je crois que c’était 4.000 francs français (environ 600 €) . Il n’avait pas beaucoup d’argent personnellement. Les dons allaient directement soit  à Emmaüs, soit à la fondation Abbé Pierre. Son endroit à lui devait faire quelque 40 mêtres carrés. Il avait un petit lit d’une personne. Toujours le même manteau qu’il recousait lui-même. Il avait une toute petite télé. Il avait tout regroupé dans un coin, juste à côté de son lit. Quant à son bureau, c’était celui d’un homme très occupé. La pièce où il dormait n’était pratiquement pas décorée. Ses murs étaient blancs. Par contre, dans son bureau, il avait une statue de la Vierge Marie. Aux murs, des tableaux que des gens lui avaient offerts. C’était des tableaux le représentant. Il avait une photo de Jean Paul II. Une photo de George, son ami fidèle. Une photo de sa première secrétaire, qui l’avait aidé dans l’aventure Emmaüs. Une photo avec Coluche aussi. Par contre, même s’il a rencontré les grands de ce monde, il n’avait aucune photo d’eux chez lui. Ni hommes politiques, ni présidents, ni artistes.

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-Que pensait-il de l’artiste Coluche ? Et de l’homme ?

-Il l’aimait beaucoup. Il m’a avoué avoir été surpris par lui. L’Abbé croyait qu’il était vulgaire. La première fois que Coluche est venu le voir, l’Abbé était assez étonné. Il m’expliquait qu’il se posait la question suivante : « Pourquoi vient-il ? ». Là, il a vu un homme d’une extrême bonté. Un jour,  Coluche est venu et lui a remis un chèque pour sa fondation. Ils se sont vus plusieurs fois. Ils ont souvent parlé des « Restos du cœur ». L’Abbé me disait qu’il retrouvait en lui beaucoup de points communs.

-Vous avez été son complice et l’un de ses derniers compagnons de route. Vous confiait-il ses pensées concernant l’amour ?

-Oui, c’est vrai. Il me parlait de ses aventures amoureuses. Il était certain que ce n’était pas fatalement l’idée première qu’on se fait des prêtres, isolés. D’ailleurs, je ne vous apprends rien puisque ses pensées ont créé des problèmes. Il y a eu une lettre posthume qu’il a écrite au Pape Benoît XVI et qui a été publiée. Il y parle du mariage éventuel des prêtres, mais aussi la possibilité que les femmes deviennent des prêtres. Et également la possibilité pour un inconnu de prendre la parole dans une église. Pour lui, c’était impensable de vivre sans amour. Lui, il aimait. Il était certain que Dieu aimait aussi.

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– Il a déclaré qu’il avait été attiré par les femmes, étant lui-même jeune homme et avant d’entrer dans les ordres. À ce sujet, il invitait les dirigeants de l’Eglise à réfléchir à une éventuelle réforme, à l’ordination des hommes mariés notamment. Vous en parlait-il ?

-Oui, car il trouvait que l’union entre une femme et un homme était une très belle chose. Il trouvait un peu dépassés les regards des gens qui ne trouvaient pas logique qu’un prêtre puisse avoir l’amour d’une femme. Cela l’ennuyait que l’Eglise ne soit pas de son avis. Il trouvait qu’il était dommage que les prêtres ne puissent pas se marier.

-Et la contraception, comment la jugeait-il?

-Il ne la jugeait pas. Enfin, jamais devant moi. Par contre, il jugeait bon de résoudre les problèmes. Et non pas de rester les bras croisés. Il disait que dans les familles très pauvres il y a un moment où il y a trop d’enfants et que ça appauvrit encore plus la famille concernée. Donc, pour lui, il fallait distribuer la pilule et des préservatifs, surtout avec le sida !  Autant il avait une croyance énorme en l’humain, autant il était réaliste qu’en au fait que l’humain n’est pas parfait. Empêcher l’humain de mourir grâce à des préservatifs était important.  Maintenant, ce n’était pas le genre de conversation que nous avions souvent. Il m’en parlait et puis il passait à d’autres choses.

-Comment vous êtes-vous quittés ?

-On s’embrassait. Vous savez, notre relation était un échange. Peut-être qu’il se voyait jeune en moi. Et moi, plus vieux en lui. C’est du moins ce que je ressentais. Et comme je vous l’ai dit, à chaque fois que nous nous quittions, je ressentais qu’il attendait la mort. Et puis, il avait un peu peur pour sa mémoire. Il m’avouait parfois ne plus trouver ses idées par moment. Avant que je ne reparte vers le Sud de la France pour 5 ans, il m’a dit qu’il priait tous les jours pour notre projet, afin qu’il aboutisse, surtout pour les messages qu’il voulait faire entendre aux jeunes.

-L’avez-vous revu après ?

-Non, je n’arrivais plus à le joindre. J’ai contacté son secrétaire qui m’a dit que l’Abbé Pierre était très malade. Je n’ai pas réussi à le revoir. J’ai juste reçu un mail qui disait : « Monsieur, le Père est actuellement très fatigué. Les médecins lui ont interdit tout travail et toute visite. Malheureusement, je ne suis pas en mesure de vous dire quand il pourra de nouveau retrouver la possibilité de travailler. En attendant, je lui transmets votre demande et vous assure de toute notre amitié. ». Un mail reçu de son secrétaire, monsieur Laurent Desmard.

-Pensez-vous qu’on  a empêché vos retrouvailles ?

-(Silence).

 -Au fait, Domique Vilmot, vous qui avez réalisé cet album « Pourquoi vivre ?», qui êtes-vous ?

-Je suis musicien, auteur compositeur, interprète. Je prépare en ce moment une série de concert. Je suis né à Saint Denis le 14 avril 1965. J’ai grandi dans la cité. Exactement, dans le 92 Villeneuve-la-Garenne.  Et ceci jusqu’à ma onzième année. Ensuite, j’ai quitté la cité. Tant mieux. C’était étouffant. C’est dur et de plus en plus difficile. Nous avons, mes parents et moi, déménagé afin de nous installer dans le 95, à côté d’une forêt. Ma mère faisait des brocantes. Mon père était dessinateur industriel.  Mes études ? J’ai fait bac philo pour faire plaisir à mes parents. Puis les langues, et puis la musique. D’ailleurs, j’ai commencé à partir de 13 ans à écrire des chansons et à faire de la musique. J’ai essentiellement bossé pour d’autres artistes. J’aime bien le rap, mais quand c’est revendicatif. A 18 ans, j’ai quitté la maison. Vers 25 ans, ce fut une période où j’ai fait un peu de tout. De la photo, de la peinture. Ce n’est pas un choix, mais bel et bien quelque chose qui est encré en moi. J’aime l’observation. Bref, petit à petit, j’ai eu un studio avec un ami, et après j’ai rencontré l’Abbé Pierre. Une rencontre qui, à 30 ans, a changé ma vie…

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  • Propos recueillis par Maxime Quentin
  • Abbé Pierre & Dominique Vilmot
  • Textes écrits et dits : Abbé Pierre
  • Musique composée, interprétée et arrangée : Dominique Vilmot
  • Peinture originale : Peggy Lambert
  • L’album Pourquoi Vivre est un document historique, artistique, exceptionnel.

                                                                                                                                                                                 Un beau souffle en cette fin d’année est venu me chercher.  Bien différent des violentes tempêtes. Un gentil souffle sur ma joue a ouvert mon huître. Et heureusement.  Mais voilà, le disque qu’on m’envoie, c’est  encore l’Abbé Pierre. Je bascule cureton ou quoi ?  Je vais me recycler catéchisme ou quoi ? Non ?  C’est autre chose.  Quand on voit des gens bien, de belles choses, il faut le dire simplement.  J’ai mis le disque sans conviction et là : wow ?  ça marche, ça fonctionne, ça le fait, c’est là et ça parle.  Et ça vous parlera forcément. Vous allez entendre vos quatre vérités et en plus ce ne sera pas chiant.

         Le courage d’être heureux. Voilà.  No morale, no religion. Ce disque est pour vous, pour votre grand-mère, pour votre petit frère, je ne plaisante pas.  Ce disque le fait !

Bien à vous  Jean – Louis AUBERT                                                                                                                   (Artiste Français : auteur, compositeur, chanteur)

 

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